Les Pieds-Noirs
1962 L'EXODE
Les Pieds-Noirs
Entrée  - Introduction  -   Périodes-raisons  -   Qui étaient-ils?  -   Les composantes  -   Les conditions - L'attente - Le départ  -  L'accueil  -  Et après ? - Les accords d'Evian - L'indemnisation - Girouettes  -  Motif ?  -  En savoir plus  -  Lu dans la presse  -   

Tu n'oublieras pas les parfums d'autrefois. Tu n'oublieras pas même si tu t'en vas....
"Le café des délices", Patrick Bruel

Alain Peyrefitte : Ce ne sont pas 100000 qui partiraient. Ce sont 100 000 qui resteraient au maximum.
De Gaulle : Je crois que vous exagérez les choses. Enfin, nous verrons bien.

Alain Peyrefitte, C’était De Gaule, Paris, Gallimard, 2002 (1ère édition : 1994)

Après l'incertitude de l'attente, on s'entasse, une valise par personne

L'afflux des départs provoqua la pénurie des moyens de transport.

Mais, déjà, depuis janvier 1962, le gouvernement français cherche à empêcher une arrivée massive de rapatriés et souhaite réguler le flux des arrivées. " Il demande aux compagnies de navigation, la Transat, la Compagnie de navigation mixe et la Société Générale de Transports Maritimes, de réduire le nombre de rotations hebdomadaires des bateaux entre l'Algérie et la France à seize, puis à sept en mars, enfin à trois en avril !

Immanquablement, les quais d'Alger, d'Oran et de Bône se couvrent, dès les premiers jours de mai, d'une population abbatue et égarée
Jean Jacques Jordi, 1962 L'arrivée des Pieds-Noirs Page 19.
Citée Marie MUYL - UNIVERSITE PARIS I - PANTHEON-SORBONNE UFR de Science Politique; Thèse pour obtenir le grade de docteur de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Ceux qui ont quitté l'Algérie à bord d'un bateau semblent conserver une image du départ particulièrement " chargée " sur le plan émotionnel. En effet, ils ont vu, littéralement, s'éloigner leur terre, celle où résident encore leurs ancêtres, une terre abandonnée à d'autres.
Et, comme si quitter l'Algérie ne constituait pas, en soi, un traumatisme " suffisant ", les conditions dans lesquelles se déroule la traversée de la Méditerranée, en avion ou en bateau, une traversée qu'ils avaient parfois rêvée de faire pour aller découvrir leur métropole participent également de la violence du voyage qu'ils accomplissent. " Le gouvernement n'a rien prévu et, pire encore, a fait volontairement réduire les vols d'Air France, craignant que le million d'Européens débarque d'un seul coup en métropole. " Si certains ont trouvé des places pour leurs familles à bord des rares bateaux français, d'autres ont dû faire face à une situation encore plus violente. Ainsi, ils sont quelques uns à avoir dû quitter l'Algérie à bord de bateau étrangers. C'est en particulier le cas pour la population oranaise, d'origine majoritairement hispanique, qui s'est souvent vue prise en charge par des bateaux espagnols, alors seuls moyens d'échapper à une situation devenue ingérable sur le sol algérien.

Marie MUYL - UNIVERSITE PARIS I - PANTHEON-SORBONNE UFR de Science Politique; Thèse pour obtenir le grade de docteur de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne

" Tous les bateaux vont accepter plus de passagers que la limite maximale autorisée. On passe même outre au régime " trooper ", qui consiste à embarquer au maximum de passagers au détriment du confort élémentaire et en supprimant tout fret commercial. Le 15 juin, le Cambodge embarque à Alger 1 233 personnes pour une capacité de 440 passagers, alors qu'une fusillade éclate sur les quais. Le 23 juin, le Jean-Laborde des Messageries maritimes quitte les quais d'Oran avec 1166 rapatriés à bord au lieu des 400 autorisés. Le lendemain, dans les différents ports d'Algérie, les Ville-deBordeaux, Ville-de-Tunis, EL-Djezzaïr et Kairouan (…) entassent dans chaque coin de leurs ponts des rapatriés. La palme revenant sans aucun doute au Kairouan.
Ce bateau de la compagnie de navigation mixte a une capacité de 1 172 places que l'on peut monter à 1 900 en régime " trooper " !
http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/37/94/84/PDF/Texte.pdf

" Une partie de ma vie s'est terminée lorsque, du bateau, j'ai vu s'éloigner les maisons blanches qui bordent la baie, les arcades du boulevard du front de mer, les grands immeubles de mon quartier. J'ai voulu tout fixer une dernière fois avant que les lignes ne s'estompent dans le lointain. Sanglotante, je me suis effondrée contre le bastingage, le visage enfoui dans mes bras repliés. J'ai pleuré sans honte et sans retenue, comme cet autre jour, en mars, rue d'Isly. Je savais que je n'étais pas la seule à le faire et que ceux qui me regardaient, avec un calme apparent, sombreraient comme moi, demain.
Francine Dessaigne : " Journal d'une mère de famille Pieds-Noirs " (extrait) Editions esprit nouveau

Le gouvernement français ne jugea pas utile d'utiliser les bâtiments militaires pour abréger l'attente.

Mercredi 27 juin.- L'Espagne a envoyé deux navires de guerre cherher les espagnols.
Michel de Laparre "Journal d'un prêtre en Algérie-Oran 1961-1962" p187

" Compte tenu de la forte proportion hispanique, de culture espagnole, qu'il y avait à Oran, l'Espagne a envoyé des bateaux pour évacuer les gens, et le gouvernement français leur a interdit de rentrer dans les eaux territoriales françaises, puisqu'on n'avait pas besoin d'eux pour évacuer des gens… donc… ces bateaux venaient récupérer les gens à la limite des eaux territoriales françaises… " Robert L. http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/37/94/84/PDF/Texte.pdf

"J'ai quitté Oran le lendemain… le surlendemain des massacres de juillet, sur un bateau espagnol parce qu'il n'y avait pas de bateau français, c'était des bateaux espagnols qui nous débarquaient, les Espagnols se sont occupés… parce qu'il y avait toute une colonie espagnole qui venait récupérer leurs ressortissants..." Nicolas D., http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/37/94/84/PDF/Texte.pdf

Certains paquebots civils embarquèrent plus de deux fois leur capacité.


Source : French Lines - Mrs 2000 004 0536 - Christelle HARRIR
www.frenchlines.com/.../christelle_harrir_conf
_organisation_du_rapatriement_diaporama.pdf

Mardi 17 juillet 1962.- Enfin 3400 personnes qui attendaient depuis dix jours ont pu embarquer aujourd'hui. La marine en a pris deux mille deux cents sur le "La Fayette" et le "Kairouan" s'est chargé du reste.
Michel de Laparre "Journal d'un prêtre en Algérie-Oran 1961-1962" p224


Source : Archives Centre de Périgueux - 133438
Christelle HARRIR
www.frenchlines.com/.../christelle_harrir_conf
_organisation_du_rapatriement_diaporama.pdf

Des initiatives privées furent également prises. Des chalutiers transportèrent des familles vers la France ou l'Espagne.

" …Tu nous vois dans la nuit avec des vagues comme des maisons ? On faisait des bonds fantastiques. Le bateau se cabrait, puis retombait a plat dans le creux des vagues avec un bruit de canon, et chaque fois avec des craquements sinistres. On se disait tout le temps : quand va-t-il se fendre en deux ? En plus, nous étions obligés de couper la route des grands bateaux, qui nous frôlaient sans nous voir. La lampe de notre mat était un feu follet pratiquement invisible. D'autant que les vagues nous cachaient. C'était pas marrant de voir ces montagnes noires filer sur nous et qui allaient, l'une ou l'autre, nous écraser sans même s'en rendre compte… "
Historia magazine - "La guerre d'Algérie" N° spécial 373

Quelques visages oubliés


Se crever les yeux à regarder une dernière fois sa terre qui s'éloigne, jusqu'à ce qu'elle s'estompe, puis disparaisse à jamais.

Drames individuels jamais ou si peu pris en compte.

Drame collectif d'une communauté.

Des vies entières sombreront dans l’oubli

Les pieds noirs continuent à partir : Les choses ne sont guère différentes pour ceux qui empruntent la voie maritime. Serge Groussard, le journaliste de L'Aurore s'est imposé de prendre, avec les réfugiés, un bateau pour Marseille. Son témoignage rejoint le précédent.
"J'ai soif je suis l'un des vingt-cinq mille candidats à l'exode, qui piétinent debout depuis une moyenne de quarante-huit heures, bientôt largement davantage et qui sont empoignés par la sueur, la fatigue, la faim et par dessus tout la soif . Mais il n'y a pas de roulantes pour l'infortune. Un bruit indigné parcourt la foule: "les CRS viennent d'arrêter des gamins !"
A la vérité, je saurai tout à l'heure de quoi il s'agit : c'étaient deux jeunes gens qui avaient dérobé un fût de vin de Mascara, qu'on allait charger sur un cargo à quai en arrière du Kairouan. Un de ces innombrables fûts qui envahissent les cales des bateaux et qui sont eux aussi des rescapés du grand naufrage, car la prochaine récolte sera payée à l'algérie du FLN. Ils n'en pouvaient plus de soif. Deux d'entre eux étaient sortis des files, s'étaient emparés d'un fût de cent litres, et l'air professionnel, maigre chemisette et polo, l'avaient roulé dans le dos des CRS, sur un passage bétonné parallèle aux rails où grinçaient les wagonnets. Puis, arrivés à la hauteur de leur emplacement de tout à l'heure dans la queue, ils l'avaient retrouvé avec le fût, quitte à écraser plusieurs pieds et à accentuer la compression générale. Nul ne protesta, étant donné l'appât. En un clin d'oeil on ouvrit le fût, sans attirer l'attention des CRS et des surveillants des marchandises à embarquer, car tout était confondu dans ces grouillements sous le soleil. Seulement, les gars et plusieurs voisins s'étaient tellement désaltérés que l'ivresse, hâtée par la chaleur; puis un formidable mal au coeur, les avaient piteusement abattus. Vomissures, colères, interventions des calots noirs...
Voilà. On rôtit, immobile, presque sans bouger. Heureusement, les pieds-noirs ne souffrent guère des outrances d'un climat auquel de longues générations les ont adaptés, et ils résistent particulièrement bien à la soif, à la fournaise... On s'est entassé pendant des jours et des nuits. La solidarité naît vite entre tous ces réprouvés. S'ils commençaient à se battre pour un rang dans la queue, un coin de sol pour leurs affaires, alors ce serait l'enfer sur cette immense surface surpeuplée où le béton lui-même, pourtant protégé par nos corps, chauffe sous les pas. Un avertissement court la cohue, des bâtiments de la Compagnie de Navigation Mixte jusqu'aux hautes grilles de fer : "Faites passer aux brancardiers: une vieille femme s'est trouvée mal près de l'ancienne douane... " Les brancardiers se frayent un passage parmi nous avec leur brancard pliable en toile et acier. Il y a, quotidiennement, plus d'une cinquantaine d'évanouissements, et une moyenne de trois décès "naturels"
(Groussard, page 289).

Départ du Kairouan (Crédits Echo de l'Oranie) (1)

Une histoire souvent évitée, longtemps tue…
Une expo raconte leur exode.

Port-Vendres. Pieds-noirs, il y a 50 ans

" Les valises sur le pont… ".

L'expo présentée ces jours-ci au palais des rois de Majorque de Perpignan aurait pu aussi bien s'appeler " La traversée de l'exil ". Après les accords d'Évian de mars 1962 et l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet, ils furent plusieurs milliers de Pieds-noirs et de Harkis à s'exiler en France. La plupart du temps, c'est par bateau qu'ils rejoignaient ce qu'on appelait jusqu'alors la métropole. Comme Sète ou Marseille, Port-Vendres fut le point d'amarrage de cet exode organisé dans l'urgence. Les paquebots des diverses compagnies transatlantiques ont participé à ce rapatriement, dernier grand déplacement que la France ait connu. L'association French Lines qui réunit la mémoire de ces compagnies a rouvert son album de famille avec une série de photos inédites présentées en ce moment.
Cette traversée en mer est restée un temps fort pour ces passagers qui ont gravi la passerelle des paquebots, à Oran ou Alger, tournant définitivement le dos à l'Algérie. La traversée est aussi ce moment transitoire dans lequel s'est arrêtée l'expo. " Sur un bateau, on est sur un terrain neutre. Cela nous a permis d'aborder cette histoire souvent évitée, longtemps tue. Il était temps. Ce projet de longue haleine voit le jour grâce à un comité scientifique composé d'historiens de référence ", explique Carole Demelin représentant le projet de musée du camp de rivesaltes sous l'égide du conseil général des Pyrénées-Orientales. Voici un bout de cette aventure maritime souvent tragique.

Publié le 26/01/2010 08:48 | Dossier Jean-Marie Decorse
http://www.ladepeche.fr/article/2010/01/26/763199-Port-Vendres-Pieds-Noirs-il-y-a-50-ans.html

(1) ces deux photos comportent une imprécision sur leur date. Un lecteur avisé, indique que la tenue des militaires est la tenue d'été, de plus, les militaires sont en calot alors que, selon lui, le béret a été obligatoire à partie de juin ou juillet 1961. Ces remarques judicieuses, nous obligent à douter de la date indiquée. Elle peut être postérieure aussi c'est à dire avril, mai voire début juin 1962 ; ou antérieure, printemps été 61 par ex.

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Mis en ligne le 10 sept 2010 - Modifié le 07 novembre 2011

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