Nos instances, il y a quelques années, ont tourné et viré, autour de l'identité nationale sans elles mêmes, semble-t-il, avoir une idée précise sur la question. Elles ont, avec un amateurisme consternant, enclenché sous forme d'un débat ouvert au plus grand nombre, c'est-à-dire aux français dans toute leur diversité, une machine infernale qui faute de structure définie leur a échappé. L'idée était pourtant séduisante puisque pour une fois, le citoyen lambda pouvait exprimer sa vision de la chose et ce faisant, un échantillon le plus complet possible des opinions pouvait être entendu.
Une tendance claire aurait pu se dégager qui aurait reflété l'état d'esprit des citoyens et des conclusions réelles auraient pu être étudiées pour ainsi corriger des dérives de plus en plus fréquentes. Mais nos élites inconscientes ont dû rebrousser chemin effrayées parait-il, par les outrances de certains intervenants.
En réalité les intellectuels et artistes gauchisants, pourtant républicains et donc attachés à ce que le peuple s'exprime, associés à une droite frileuse et rabougrie, se sont relayés avec un rictus de dégout pour s'opposer à ce débat selon eux, indigne.
Nous ne saurons donc jamais ce que " la France d'en bas " pense de son appartenance à cette nation qu'elle contribue vaille que vaille à faire tenir debout, malgré les sacrifices et les difficultés qu'elle surmonte chaque jour pour joindre les deux bouts.
Frustrés, la plupart de ceux qui de bonne fois ont participé à cette mascarade, sont confortés dans l'idée que leur voix ne compte pas. Lorsque, par inadvertance, on fait mine de leur donner la parole, dès l'instant qu'ils émettent des opinions qui ne cadrent pas avec ce que l'on espérait entendre, on fait comme s'ils n'avaient rien dit. Les exemples sont nombreux. Le NON à la constitution européenne sorti des urnes et transformé en OUI par le fait du prince sans que les députés représentants tout de même les votants récalcitrants, n'aient opposé la moindre objection à quelques exceptions près.

Qu'est ce donc alors que l'identité nationale ? Qu'est ce qui fait qu'un individu puisse se sentir français ? La France serait-elle le seul pays du monde où le plus grand tabou reste l'impossibilité de définir les critères de son unité multi séculaire ?
Je me suis posé également la question : Pourquoi suis-je français ? Quel est ce sentiment qui me fait sentir appartenir à cette entité qui s'estompe chaque jour un peu plus ?
Je suis un " pur " espagnol. Je veux dire que dans ma lignée, du moins du plus loin que j'ai pu remonter, il n'y a que des ibériques principalement valenciens. Je ne suis donc pas un " français de souche ".
J'ai eu une éducation où la France primait sur tout. Mes parents et grands-parents et avant eux, leurs parents, avaient adopté sans réserve ce pays qu'ils ne connaissaient pas mais qui rayonnait alors comme un phare de l'humanité. Ils avaient appris par cœur à l'école de la république, les départements métropolitains et leur chefs lieux, les préfectures et leurs sous préfectures, les rivières et affluents qu'ils connaissaient mieux que les montagnes de Kabylie ou que les plaines insalubres où avaient trimé et parfois péri leurs aïeux.
On apprenait la marseillaise dans son intégralité et peu de " vrais " français savent qu'elle ne se limite pas au couplet tant décrié et sifflé parfois, ou que des décervelés entonnent, comme meuglent les bœufs, les jours de manifestations sportives aux répercussions médiatico-financières.

J'ai fait mienne les lignées de rois qui ont façonné ce bout de terre béni des dieux. J'en ai admis les outrances et les moments de gloire. J'ai " adopté " les bacchantes gauloise, le vase de Soissons, le cor de Rolland, les voix de la pucelle, le chevalier sans peur et sans reproche, le panache blanc et la poule au pot du bon roi Henri, la splendeur du roi soleil, les audaces et les excès de Napoléon 1er. Le soleil d'Austerlitz, la morne plaine de Waterloo.
J'ai souffert en lisant les récits des abominations des inquisitions. J'ai hurlé contre les guerres de religion, contre l'extermination des cathares ou le martyr des vendéens. Mais j'ai tout accepté des 2000 ans de l'histoire de France. Les erreurs commises comme les prodiges produits.
Je me suis approprié la littérature, les merveilles de l'architecture, les pensées des philosophes et la République avec ses bienfaits et ses abus aussi. Et même si je garde mon esprit critique, j'ai adhéré aux valeurs du siècle des lumières et je respecte les penseurs dont je ne partage ni les orientations ni les idéologies, parce qu'ils m'ont forcé à réfléchir et à développer mon libre arbitre.
Bon ou mauvais j'ai tout accepté en bloc parce qu'aucun pays ne s'est forgé autrement que dans le sang, la sueur et les larmes.

L'hymne national me fait toujours frissonner. Et parfois, lorsque j'entends un patronyme étranger je dois me forcer pour me souvenir que moi aussi, je fais partie de la cohorte d'émigrés que la misère et l'espoir ont jeté sans ménagement, sur les rivages de cette Algéria " Patria Nostra ".
Pour les miens cette adhésion avait pour ciment principal l'armée française. Depuis 1870, ils avaient payé l'impôt du sang. L'existence modeste qu'ils partageaient avec les autres " néos " avait créé une solidarité que la conscription avait fortifiée en même temps qu'elle avait développé un sentiment d'appartenance à la tutrice bienfaisante. Mobilisés ou engagés volontaires, ils avaient alimenté les régiments de combattants " français " et chantaient en s'embarquant " Le chant du départ ". Les français qu'ils voulaient devenir devaient vivre pour elle et pour elle ils devaient mourir. Ils se croyaient donc français " par le sang versé ".

Ma grand-mère avait perdu un fils lors de la deuxième guerre mondiale. Alors que je rechignais devant-elle d'avoir à effectuer mon service militaire, elle me fit cette réflexion dont je n'ai saisi la portée que des années plus tard : " C'est ton devoir ! " me dit-elle. Il fallait donc payer le droit d'être français. Cette vieille femme inculte, qui avait connu une vie austère, un mari revenu estropié du fiasco des Dardanelles, trois enfants décédés en bas âge, un fils mort à l'âge de dix neuf ans sur les rives du Rhin, veuve à quarante ans avec une pension misérable, pour terminer dans un exil forcé à soixante et un ans, m'avait donné une leçon que les plus érudits de mes professeurs n'auraient jamais pu m'enseigner. Pour elle qui n'avait rien reçu, la France aussi ingrate et inhumaine qu'elle ait put être à son égard, méritait encore que l'on se sacrifiât pour elle.

Mes aïeux, immigrés de la misère, ont " oublié " les six ans de guerre napoléonienne sur leur sol natal et ont adhéré sans réserve à cette marâtre exigeante. Bien que défavorisée pendant au moins deux générations, cette lignée de journaliers, d'ouvriers, de pécheurs et de coupeurs de tabac, eut " la reconnaissance du ventre " pour cette colonie qu'on leur certifiait française, administrée par une métropole, hésitante, hautaine, méprisante et contradictoire.

Mes deux grands-mères ne savaient ni lire ni écrire et l'école de la république n'avait fait que les effleurer quand les bonnes sœurs, en guise d'éducation, les occupaient, enfants, à faire de la charpie avec des vieux vêtements. On peut imaginer comme leur intégration sociale put être aisée.

Une nation n'est pas simplement un conglomérat d'individus vivant sur la même terre, mais la communion des êtres acceptant des valeurs communes et fiers du sol sur lequel ils sont réunis. Les français n'aiment plus la France parce qu'elle se déteste. Tout est prétexte à quolibets, repentance, culpabilisation, dénigrement. Etre heureux lorsqu'un français, quelle que soit son origine, réussit et s'impose aux yeux du monde, c'est être chauvin, état d'esprit jugé méprisable s'il en est.
Accepter de prendre en compte les racines gréco-romaines et chrétiennes de la France est désormais, une stupidité. Pourtant, il suffit de se pencher sur l'étymologie des mots de la langue française et de lire les multitudes de communes du terroir, les rues ou les quartiers des grandes villes qui ont un nom de " Saint " pour que l'évidence s'impose.
Cela n'oblige pas à réciter le " Notre Père " dans les écoles. Mais nier que la chrétienté fut un des éléments essentiel qui contribua à la construction de notre pays est un non sens que seules les idéologies les plus absconses ou les plus partiales peuvent, sans rire, proclamer.
N'est pas fille ainée de l'église qui veut !!

Distribuer les verges pour la flagellation générale à propos du passé colonial et de ses abus, en effaçant d'un revers de manche les bienfaits, car il y en eut n'en déplaise aux gardiens de la pensée unique, est profondément injuste.
Considérer que seule la France a " salement " colonisé, est une aberration. Que les gendarmes humanitaires examinent l'histoire des nations, ou des principaux états du moyen orient par exemple, berceau du christianisme, d'où les chrétiens furent chassés sans ménagement, et où aujourd'hui encore des croyants sont persécutés et exterminés dans l'indifférence générale.

Le mot Patrie est devenu un gros mot et ceux qui l'emploient sont taxés de " nationalistes ", terme souligné en rouge vif qui ouvre le champ à d'autres qualificatifs pour enfermer le patriote au milieu d'un champ miné.

Le second ciment national est la langue, autre élément de partage.
Les petits bretons, provençaux, ou bourguignons recevaient des coups de règles sur les doigts par les " hussards de la République ", lorsqu'ils étaient surpris à converser dans leur patois régional.
Ceci était admis, non sans douleur, par la grande majorité des citoyens qui avait bien compris que le langage commun était la chance qu'il fallait saisir pour s'intégrer et faire corps avec le peuple composite ; pour que cette adhésion consolide l'unité nationale.

Français de deuxième zone, il est une légende qui perdure et qui fait de nous les français d'Algérie, des " mal instruits ", uniquement capables de s'exprimer en " pataouète " ou dans un mauvais sabir. Constituée le plus souvent d'immigrés miséreux et de déportés politiques, notre communauté, dans l'esprit de nombre de métropolitains, ne peut maitriser une langue inadaptée à notre intelligence primaire.
C'est oublier la centaine de personnalités scientifiques, universitaires, de professeurs de médecine ; la dizaine de Présidents d'universités ; la trentaine de grands juristes ou hauts magistrats ; les nombreux hommes politiques dont vingt et un ministres ; les conseillers spéciaux ; les personnalités religieuses ; les grands soldats ; les diplomates ; une vingtaine de préfets et autant d'ingénieurs généraux, inspecteurs généraux de l'Equipement, de l'Industrie ou de l'Education Nationale, directeurs d'administrations centrales etc... ; Quelques prix Nobel, des décorés de tous ordres, sans compter les artistes, musiciens et sportifs. Ceux-là aussi, descendants de napolitains, de juifs, de maltais, de valenciens ou des lointains exilés provençaux, corses, alsaciens ou bretons, qui ont sans réserves, parfois avec difficultés, mis entre parenthèses leurs origines diverses, pour apporter leur pierre à l'édifice France. Car c'est la France, grâce à son génie et malgré ses défauts, qui par sa culture et son ouverture sur le monde, leur a donné les moyens de s'élever. Il serait ingrat de l'oublier et de cracher dans la soupe…

Ils se sont assimilés sans pour autant renier la richesse de leurs origines étrangères ou régionales.
Nos ainés même dotés d'une instruction rudimentaire, se sont efforcés de maitriser le plus vite possible l'idiome de la nation qu'ils avaient adopté.
Ils se sont tellement investis dans cette tache, que, en 1962, rares étaient les Pieds-Noirs d'origine étrangère (à part les vieux, et encore) qui auraient pu s'exprimer correctement dans la langue du pays d'où provenaient leurs ancêtres. Je veux dire, sans la ponctuer de barbarismes et d'autres abus de langage.
Ils se nommaient Miguel, Lorenzo, Binyamine, leurs fils se nommeront : Michel, Laurent, Benjamin.

L'adhésion à un pays est une suite de renoncements. Il faut rentrer dans le moule. Cela ne se fait pas sans peine et sans déchirement et ceci n'implique aucunement d'effacer ses origines et sa culture. Mais si le désir d'adaptation est fort et réel il supplante toutes les réticences. Dans le cas contraire l'échec est patent. C'est un processus volontariste que l'individu doit mettre en œuvre.
Je suis français et fier du pays dans lequel je vis. Je n'ai rien oublié ; surtout pas ce que les miens ont subi. Même si parfois, encore, à la lecture de mon état civil, des sourcils se soulèvent et que l'administration croit opportun de me demander des justifications de nationalité qu'elle n'a pas réclamée à mon père et à mes oncles, lorsqu'ils ont débarqué sur les rivages provençaux en 1944.

J'aime ce pays où l'on peut découvrir tous les paysages du monde. Je suis heureux d'appartenir à un peuple qui a donné au monde tant de chercheurs, d'inventeurs, de médecins, de grands esprits.
Greffé sur une souche maitresse, je soupire de la voir dépérir. Je déplore d'entendre les " vrais français " aujourd'hui se lamenter et se dénigrer dans l'expression d'un masochisme troublant.
Savent-ils seulement qu'au 19e siècle, on parlait le français de la Russie au Brésil ?
Je soupire, malheureux, de leur obstination à s'oublier chaque jour un peu plus et se moquer de leurs concitoyens en accentuant des caricatures déjà bien féroces.
Je déplore de les voir sans cesse chercher ailleurs des " bons " exemples ; prendre pour modèle des nations ou des civilisations qui ont opprimé ou exterminé des millions d'hommes ; cracher sur leur histoire grandiose qu'ils considèrent honteuse. Je suis consterné à la vision de ce peuple, héritier d'un passé prestigieux, vendre son droit d'ainesse pour un plat de lentilles, afin de garder une illusoire tranquillité et un bien être factice et momentané.

Mais c'est un signe des temps. Sans doute l'œuvre de ce sacré " grand vent de l'histoire " que les descendants pervertis d'Eole se plaisent à faire souffler où bon leur semble, pour leur avantage. Lorsqu'un peuple n'a plus le désir de résister ou quand la paresse, après avoir alangui le corps, paralyse sa pensée au point qu'il en vienne à rejeter toutes les enseignements du passé, l'autodestruction le guette. Elle ne fera de quartier.

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Mis en ligne le 17 fev 2011

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