La fusillade de Fourmies

Le 1er mai 1891, pour la deuxième fois, les organisations ouvrières du monde entier se préparent à agir par différents moyens dont la grève pour l'obtention de la journée de 8 heures, conformément aux directives de l'Internationale ouvrière. En France, le contexte est plus répressif qu'il ne l'était l'année précédente.
A Fourmies, petite ville textile du Nord proche de la frontière belge tout juste sortie d'une longue grève, le patronat a menacé de licenciement les ouvriers qui arrêteraient le travail et obtenu du préfet qu'il mobilise un important dispositif de maintien de l'ordre. En l'absence de forces spécialisées, c'est alors, en France, à l'armée qu'incombe cette mission. Deux compagnies d'infanterie ont été mobilisées. En fin de journée, les soldats tirent sur quelques centaines de manifestants qui tentent d'obtenir la libération de grévistes interpellés dans la matinée et emprisonnés dans la mairie. Les affrontements se soldent par neuf morts, dont quatre jeunes femmes et un enfant. Ces morts, promus martyrs, vont devenir un symbole de la République répressive et de classe. " Car à Fourmies, c'est sur une gamine que le lebel fit son premier essai… " (Montéhus).
http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=95

LE PREMIER MAI 1891

Le premier 1891, à Fourmies, le beau temps est au rendez-vous en ce premier jour du "mois de Marie", un vendredi. Sur les haies du bocage, l'aubépine veut fleurir. Les amoureux ont cueilli des rameaux de frêle blancheur pour les fiancées. Quoi qu'il arrive, les jeunes seront les héros de la fête.
La scène du théâtre est prête: une esplanade rehaussée où la mairie, l'église et des estaminets invitent aux allées et venues, au rassemblement et aux harangues.

A 9 heures, après une échauffourée avec les gendarmes à cheval, quatre manifestants sont arrêtés. Des renforts sont demandés à la sous-préfecture qui envoie en renfort deux compagnies du 145e de ligne casernée à Maubeuge. Le 84e RI d'Avesnes est déjà sur place. Dès lors le premier slogan : " c'est les huit heures qu'il nous faut " est suivi par " c'est nos frères qu'il nous faut ".

18h15 : 150 à 200 manifestants arrivent sur la place et font face aux 300 soldats équipés du nouveau fusil Lebel qui contient de 9 balles (une dans le canon et huit en magasin) de calibre 8 mm. Ces balles peuvent, quand la distance n'excède pas 100 mètres, traverser trois corps humains sans perdre d'efficacité. Les cailloux volent ; la foule pousse. Pour se libérer, le commandant Chapus fait tirer en l'air. Rien ne change. Il crie : " Baïonnette !.. en avant ! " Collés contre la foule, les trente soldats, pour exécuter l'ordre, doivent faire un pas en arrière. Ce geste est pris par les jeunes manifestants pour une première victoire. Kléber Giloteaux, leur porte drapeau s'avance.

Il est presque 18h25....le commandant Chapus s'écrie : " Feu ! Feu ! Feu rapide ! visez le porte-drapeau ! " Neufs morts, trente cinq blessés (au moins) en quarante cinq secondes. C'était à Fourmies le premier mai 1891

Maria Blondeau, 18 ans tuée à bout portant, les yeux dans les yeux de son exécuteur, d'une balle dans la tête
Louise Hublet 20 ans deux balles au front et une dans l'oreille
Ernestine Diot 17 ans une balle dans l'œil droit, une dans le cou, son corps contient cinq balles
Félicie Tonnelier 16 ans une balle dans l'œil gauche et trois autres dans la tête
Kléber Giloteaux 19 ans trois balles dans la poitrine et deux autres dont une à l'épaule
Charles Leroy 20 ans trois balles
Emile Ségaux 30 ans cinq balles
Gustave Pestiaux 14 ans deux balles dans la tête et une à la poitrine
Emile Cornaille 11 ans une balle dans le cœur
Camille Latour 46 ans commotionné après avoir assisté à la fusillade, décédera le lendemain

Charles Leroy, Emile Ségaux, Gustave Pestiaux et Emile Cornaille ne participaient pas à la manifestation et furent atteints par des balles qui ne leurs étaient pas destinées. Ils seront inhumés le 4 mai.
http://alain.delfosse.pagesperso-orange.fr/html/fourmies.htm

1891 La boucherie de Fourmies du 1er mai [Lafargue]

M. Constant est un ministre qui pour garder son portefeuille, ne doit pas réaliser des réformes et bien administrer le pays, mais sauver constamment la république et la société. Il a sauvé la république du danger boulangiste, il fut aux dernières élections le sauveur des députés républicains qu'il aida par une pression administrative inouïe et l'argent des fonds secrets mis à sa disposition par la Chambre. Après le 1er mai 1890, il déclara aux petits-bourgeois qu'il avait sauvé la République et il devait se présenter cette année comme le sauveur de la société. Pour cela, il avait fait croire aux gens qu'un danger existait. A Paris, il fit placarder de sombres affiches anarchistes dans lesquelles il faisait savoir aux bons bourgeois que les terribles anarchistes se préparaient à mettre tout à feu et à sang. La police avait ordre de déchirer les placards, mais le texte en fut communiqué à la presse et fut imprimé. Les journaux bourgeois publièrent en même temps un tract pseudo anarchiste, dans lequel les soldats étaient invités à se révolter et à fusiller les officiers. La police assurait que cet appel devait être diffusé dans les casernes parmi les soldats, mais on se contenta de les remettre aux rédactions des feuilles parisiennes. La police ne parvint pas - malgré ses recherches laborieuses - à découvrir l'auteur et l'imprimeur des tracts, ni ceux qui les avaient diffusés. Ce subterfuge était si grossier, que, même des journaux réactionnaires comme le Soleil, laissaient entendre que Constant pouvait être lui-même l'auteur de tracts aussi incendiaires, ou qu'il y avait mis la main. Après avoir créé le danger, il ne restait plus à M. Constant qu'à sauver la société. Des troupes furent rassemblées à Paris et dans les villes où devaient avoir lieu les manifestations. Les régiments de la frontière avaient même reçu l'ordre de se tenir prêts à marcher au premier signal.

Toute l'armée était mobilisée. Les sabres pouvaient fendre les têtes, les fusils tuer, pour écraser la manifestation du 1er mai. Le danger devait être bien grand, si l'on avait besoin d'un tel déplacement de forces pour sauver la société. La police avait reçu l'ordre de disloquer les manifestations et de provoquer la foule. La gendarmerie et l'armée devaient faire usage de leurs armes au moindre signal de résistance. A Marseille, Clichy, Lyon, Saint-Quentin, Charleville, Bordeaux, Nantes, presque partout où des ouvriers manifestaient publiquement, portaient à la mairie ou à la préfecture leurs revendications de la journée de 8 heures et une législation du travail, ils furent brutalement assaillis, chargés sauvagement par la gendarmerie et la police. La foule répondit par des cris, les coups de sifflets, dans maintes localités, et aussi par des jets de pierres et des coups de revolver.

A Fourmies, la force armée est intervenue avec une cruauté inouïe. Les groupes du parti ouvrier de la localité avaient décidé à l'unanimité, dans une assemblée générale, le 20 avril, de fêter le 1er mai et de faire savoir aux fabricants qu'ils cesseraient le travail, ce jour-là. Les industriels de la région, groupés dans un syndicat, décidèrent dans une réunion et affichèrent qu'au 1er mai, les ouvriers absents des ateliers seraient licenciés.
Ils avaient espéré épouvanter les ouvriers, mais ils ne purent que les exaspérer. Les plus indifférents furent pris de rage à cette menace qui les poussait à une cessation générale du travail. La quantité d'ouvriers qui ont été le 1er mai an travail fut si infime, que les fabricants durent les renvoyer chez eux.

Les ateliers se vidaient, les rues et places regorgeaient d'ouvriers en habits de fête, qui se réjouissaient du magnifique rayon de soleil. Jamais on n'avait vu circuler autant de monde. Devant une filature, il y avait un rassemblement; on y avait vu entrer des ouvriers et on saluait les jaunes de coups de sifflets et de cris de lâches et de traîtres.

Ce fut le prétexte cherché pour l'intervention de la force armée. La gendarmerie attaqua la foule et procéda à de nombreuses arrestations. L'après-midi, arriva une troupe de jeunes gens, de femmes et d'enfants, en chantant sur cette même place et exigeant la libération des emprisonnés. Alors, les soldats, sans avoir été provoqués par la foule, sans avoir fait les trois sommations réglementaires, tirèrent. La boucherie aurait duré encore longtemps si le curé catholique Margerin, n'était pas sorti de la maison et n'avait pas crié : " Assez de victimes ! ".
Neuf enfants étaient couchés sur la place, un homme de 30 ans, 2 jeunes gens de 20 ans, 2 enfants de 11 et 12 ans et quatre jeunes filles de 17 à 20 ans.

Une de ces dernières tenait un rameau dans la main, elle accompagnait son fiancé, portant un chapeau qui fut traversé par une balle. C'était la première fois que le fusil Lebel et la poudre sans fumée étaient essayés, et les deux avaient fait merveille.

Un cri de terreur retentit dans toute la France à la nouvelle de cette terrible boucherie de gens pacifiques, qui n'avaient en rien troublé " l'ordre ".
Constant en était tout pétrifié. Lui qui se présentait avec cynisme devant la Chambre, ne laissa pas échapper un mot de regret. Oranger et Rocher purent l'appeler souvent " Assassin ! "

On chercha à décharger sur Constant seul la responsabilité du crime de Fourmies, mais les ouvriers ne se laissèrent pas tromper. Ils savaient bien que derrière Constant, se cachaient les officiers exécuteurs des volontés de la classe capitaliste, comme aussi les fabricants, leurs mandataires même et conseillers municipaux, qui appelèrent l'armée et lancèrent les soldats et officiers contre les ouvriers.
La population ouvrière de Fourmies, siffla le 195e régiment qui avait participé à la tuerie et appela les soldats : " Assassins ! " Le 84e régiment fut accueilli par des applaudissements car ses sous-officiers s'étaient refusés à faire feu sur la foule. Un soldat du 145e refusa de tirer ; l'officier, revolver au poing, le jeta par terre. " Je vois ma mère dans la foule ", réplique le soldat.
Quand Constant et les députés ministériels enterrèrent l'enquête sur les événements de Fourmies, ce fut parce qu'ils craignirent de découvrir les vrais coupables et de révéler que, dans de nombreux cas, soldats et officiers commandés, refusèrent d'obéir aux ordres de fusillades.

" Une enquête, avoua un député, introduirait l'indiscipline dans l'armée et conduirait les soldats à retourner enfin leurs armes ". Les fabricants avaient espéré mater la population : au contraire, elle était exaspérée. Les ouvriers baptisèrent les localités, les emplacements où avaient eu lieu la boucherie ; la place du marché, sur laquelle la foule s'était rassemblée, avait été appelée : place Lebel ; la rue Elliot où tombèrent les victimes, " la rue du crime ". Un cabaretier fit monter en bronze une balle qui l'avait frappé, dans une porte d'armoire, avec l'inscription : " Preuve du 1er Mai 1891, j'ai fait des victimes ".

Tout Fourmies participa aux obsèques des neuf cadavres ; on refusa l'accès du cimetière au maire et aux conseillers municipaux. Quant aux familles des victimes, elles refusèrent l'argent offert par les autorités municipales pour les frais des funérailles et leurs besoins ; les ouvriers apportèrent les sommes recueillies par souscription. Autour de Fourmies, étaient différents centres industriels avec une population de 2 à 5.000 habitants, éloignés de quelques lieues. De toutes ces villes, des délégations vinrent à l'enterrement ; de grands centres comme Lille et Roubaix envoyèrent des couronnes et des délégués. Le cimetière est devenu un lieu de pèlerinage où chaque dimanche accourent des travailleurs des villages avoisinants pour déposer des gerbes sur les tombes des victimes. Toute une semaine, le travail cessa à Fourmies. Dans les centres industriels, des grèves éclatèrent pour des augmentations de salaires, réduction de la journée du travail, abolition des décrets des fabricants, congédiements des chefs brutaux. Toute la contrée entra en ébullition.

Les conseils municipaux de Roubaix, Sète, Roanne, Calais, où étaient les socialistes, acceptèrent de recevoir l'argent pour les familles des victimes; l'Intransigeant, avec Rochefort, ouvrit une souscription. Toute la France versa (1). Le 1er mai a déjà ses martyrs : 1869, les troupes du général Palikao menacèrent, massacrèrent à Ricamarie et à St-Aubin les mineurs insurgés ; deux années plus tard, toute la France salua le 4 septembre 1870 et la république fut proclamée, comme un jour de libération.
size="2">http://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1891-la-boucherie-de-fourmies-du-1er-mai-lafargue/

(1) L'auteur à oublié de préciser dans ce texte (mais le savait-il ?), qu'il faut entendre dans la phrase : " Toute la France versa ", la France au sens large du terme. C'est-à-dire la Métropole et ses départements français d'outre méditerranée.
Un document daté du 8 juin 1891, produit par " L'Echo de l'Oranie " N°341 de juillet-août 2012, indique que l'Algérie se montra également solidaire de cette tuerie.
Quand une armée nationale tire sur une foule de compatriotes civils désarmés, c'est le comble de l'ignominie.
Nous aurions aimé que cette solidarité et ces protestations soient exprimées en retour de la même façon, " sans distinction " lorsque 71 ans plus tard, les pistolets mitrailleurs, fusils et fusils mitrailleurs qui remplaçaient les " lebel ", arrosaient sans pitié les manifestants de la rue d'Isly à Alger, laissant sur le carreau 80 morts et 200 blessés.
Les 1982 cartouches auraient pu faire quelque beaux pendentifs aux glorieux soldats du 4e RT.
Ceux-ci " sans avoir été provoqués par la foule, sans avoir fait les trois sommations réglementaires, tirèrent " ; il est vrai qu'aucun d'entre eux ne vit " sa mère dans la foule ".
Ce jour là aussi, " la force armée est intervenue avec une cruauté inouïe ".
Ce jour là encore, " les députés ministériels enterrèrent l'enquête sur les événements ". Mais les autorités n'ont offert aucun argent " pour les frais des funérailles et leurs besoins ".
Visiblement les " Halte au feu ! " hurlés avec insistance eurent moins d'écho que le " Assez de victimes ! " du curé Margerin.
Personne non plus à l'enterrement des assassinés car les corps ne furent pas rendus aux familles.
Ces victimes là ne seront pas des "martyrs " et aujourd'hui encore honorer leurs mémoire est vivement contesté. Ghislaine, la petite algéroise de 10 ans hachée par des armes de guerre dans " la rue du crime ", n'aura son nom inscrit sur aucun monument au mort. Elle n'aura ni rue, ni place, ni plaque à son nom. Gamine oubliée, anonyme pour l'éternité.

Sélectivité des sentiments donc. Il est vrai que la foule algéroise n'était pas constituée par des ouvriers en lutte contre le capitalisme, mais selon la presse et les autorités, un ramassis de fascistes, colonialistes, ultras, révoltés pour un motif futile, qui consistait à vouloir demeurer français sur une terre française.


" Monsieur le Maire, J'ai l'honneur de vous adresser sous ce pli, un mandat d'une somme de 1000 francs votée par mon département pendant sa dernière session en faveur des victimes des récents événements de Fourmies.
Je vous serais obligé Monsieur le Maire, de vouloir bien procéder à la répartition de cette somme et de faire participer toutes les victimes dont il s'agit sans distinction. "

Massacre de la rue d'Isly : solidarité Zéro !

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Mis en ligne le 27 juillet 2012

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